NOVEMBRE 2018
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Le western, ancien genre roi qui peine à survivre

Godless

En ce mois de décembre 2017, Netflix propose à son catalogue Godless. Une série western. Et une bonne dans le genre. Un état peut-être plus facile à atteindre quand la production de westerns a fortement diminué depuis des décennies. D'un genre hollywoodien majeur, il est devenu marginal. Après avoir été une marque de fabrique du cinéma américain (ou imité), il est maintenant dilué ou utilisé en basse qualité. Qu'a-t-il donc bien pu lui arriver ?

Aux origines

C'est un cliché de dire que les origines des westerns remontent à la période de la Conquête de l'Ouest américain. Et pourtant, avant les films, l'histoire commence ici. Durant ces décennies, l'alphabétisation de la population dans le monde occidental a fortement augmenté. Les "dime novels" (romans à deux sous), de basse qualité mais produits en masse, se développent énormément. Aux Etats-Unis, beaucoup de leurs auteurs vont chercher leur inspiration dans l'actualité de cette moitié occidentale si sauvage qu'elle en est floue.

C'est ainsi que James Butler Hickok, shérif et joueur de cartes, devient Wild Bill Hickok le tireur le plus rapide de l'ouest. De bandit sanguinaire et instable, Jesse James deviendra le Robin des Bois de l'ouest. A son procès, son frère et bras droit Frank sera ovationné par la foule et acquitté par pression populaire. Billy the Kid perd son côté trouble pour devenir un symbole d'une certaine oppression des riches et puissants. Ou encore les frères Dalton (les vrais, pas ceux de Lucky Luke) perdent leur côté pieds nickelés maladroits, souvent là où il ne faut pas, pour devenir l'une des bandes de bandits les plus célèbres de l'ouest.

Un homme en particulier illustre la grandiloquence de ces histoires : William Frederick Cody, dit Buffalo Bill. Au début des années 1870, il monte un spectacle de type cirque pour sa ville de résidence. Le succès est tel qu'il décide d'en faire un spectacle itinérant qui traversera l'Amérique du Nord et même l'Europe. Le Buffalo Bill Wild West Show durera jusqu'en 1912. C'est lui qui a popularisé l'image vestimentaire du cowboy telle que nous la connaissons. A l'époque, elle était beaucoup plus variée.

Wild Bill Hickok (à gauche) et Buffalo Bill (à droite)

Premiers films

Quand les caméras arrivent dans l'ouest, les premiers films réalisés sont bien entendu des westerns. C'est le paysage de l'époque. Et surtout, en l'absence de scénario, il s'agit plus de documentaires. Mais les scénarios arrivent, Buffalo Bill adapte certaines parties de ses spectacles. En 1903, Le Vol du Grand Rapide choque les spectateurs. A la fin de ce film sur une attaque de train, un des personnages filmés dégaine face à la caméra et tire devant lui. Nombreux sursauts dans les salles, le western décroche son premier grand moment.

Hollywood installe ses studios dans les années 1910. Si Buffalo Bill est trop vieux pour faire partager son expérience (il meurt en 1917), les consultants de luxe ne manquent pas. En première ligne Wyatt Earp ou Emmett Dalton (le plus jeune et seul survivant de la fratrie et du gang). Mais rapidement, le genre s'essouffle. Les puissants producteurs voient émerger d'autres genres et misent dessus. Le western devient secondaire. La production ne faiblit pas (on l'estime aux deux tiers des films hollywoodiens de l'époque), ces séries B sont faciles et peu chères à réaliser. Mais on peinerait à y trouver des perles parmi ces cowboys comiques, ces champions de rodéo et autres chanteurs.

Jusqu'en 1939 et La Poursuite Infernale.

Le vol du Grand Rapide

John Ford et le Duke

En 1939, John Ford est déjà un réalisateur confirmé et bien établi. Après quelques westerns muets, il n'avait plus touché au genre durant treize ans. Et voilà qu'il redéfinit le tout. A commencer par les Indiens. C'est l'un des premiers films où ces derniers sont présentés comme une menace sauvage, et ils resteront longtemps confinés dans cette image. L'histoire est particulièrement épique, du moins pour l'époque. Le succès est tel qu'il propulse le réalisateur comme l'un des plus grands d'Hollywood. Et pas seulement de cette époque. L'acteur du personnage principal, son ami John Wayne, est la révélation du film. Il sera l'image du cowboy américain jusqu'à sa mort en 1979.

Ce succès relance l'intérêt pour les western. Pendant une vingtaine d'années, le genre connaît sa période classique. Avec des histoires très manichéennes. Le héros est forcément bon. Il affronte des criminels bardés de tous les vices. Ou des Indiens barbares. Parmi les exemples, Le train sifflera trois fois (1952) montre un courageux shérif incarné par Gary Cooper attendre un train par lequel doivent arriver des bandits qui ont juré de le tuer. La population refuse de l'aider. Et pourtant, il attend et se prépare pour le duel final. En 1959, Howard Hawks réalise une réponse : Rio Bravo. Ici, le shérif est John Wayne et il n'hésite pas à engager des étrangers et des déclassés pour le seconder contre l'homme le plus puissant de la ville.

Citons aussi la figure de l'étranger. Cet homme qui vient de nulle part et repart à la fin, aussi seul qu'il est arrivé. Comme dans L'Homme des vallées perdues (1953), où un as de la gâchette vient se mêler de la lutte entre un puissant éleveur et une famille de fermiers. Un "poor lonesome cowboy" comme chante Lucky Luke (créé en 1946).

En Europe

Le succès des westerns dépasse l'Amérique. L'Europe imite. Le dessinateur belge Morris crée Lucky Luke. La production allemande est élevée. Même en Union Soviétique, rivale culturelle des Etats-Unis. Et puis l'Italie entre en scène. Dans les années 50, Hollywood raffolait des péplums et de leur gigantisme. L'Italie offrait des facilités de tournage. Mais quand au début des années 60 l'industrie trébuche sur les coûts, les studios arrêtent les frais. Le réalisateur Sergio Leone décide alors de se lancer dans le western. Co-production italo-allemande et tournage en Espagne, seuls quelques acteurs comme Clint Eastwood sont américains. Pour une poignée de dollars (1964) est un succès dans lequel s'enchaineront Et pour quelques dollars de plus (1965) et Le bon, la brute et le truand (1966).

L'industrie italienne s'engouffre dans la brèche, les western-spaghettis pleuvent. Ils s'écartent du modèle américain par leur surenchère et leurs héros troubles. Django (1966) se promène avec une mitraillette dans un cercueil. Ses ennemis tombent par rafales. Les volontés de vengeance ne sont plus assagies mais au contraire exaltées, comme dans La mort était au rendez-vous (1967).

La surproduction noie les films de qualité. Comment émerger ? En prenant un chemin différent, comme le western-comédie On l'appelle Trinita (1970). Mais les acteurs principaux, Terrence Hill et Bud Spencer, savent que leur succès va être imité. Ils se dépêchent de partir explorer de nouveaux univers en Amérique.

Sergio Leone les y avait déjà précédés. Il souhaitait s'attaquer à de nouveaux genres. Mais à son arrivée, les studios lui demandent les westerns Il était une fois dans l'ouest (1968) et Il était une fois la révolution (1971) avant de pouvoir s'attaquer à autre chose. Qu'importe, il reste très attaché au genre, comme en témoigne son implication dans Mon nom est Personne (1973). Néanmoins, ces films appartiennent à une autre époque.

Le crépuscule des dieux

Plusieurs historiens du cinéma datent la naissance du western crépusculaire en 1962 avec L'homme qui tua Liberty Valance de John Ford. Le maître semble s'interroger sur la solidité des légendes de l'ouest américain et par extension sur les westerns. Dans son tout dernier film, Les Cheyennes (1964), il va même jusqu'à inverser les rôles classiques entre Blancs et Indiens. A rebours de sa filmographie. Les jeunes réalisateurs choisissent cette voie, et les westerns classiques comme Les sept mercenaires (1960) se font rares.

Cette nouvelle génération intègre bien le style italien. Il était une fois dans l'ouest, le premier film américain de Sergio Leone se termine d'ailleurs sur l'arrivée du train et de la civilisation. L'histoire pour l'histoire, ce mode de narration est bien passé. Les réalisateurs s'interrogent sur ce passé magnifié, et réalisent qu'il n'est pas aussi clinquant. Démythification côtoie violence de plus en plus exacerbée. Comme La Horde sauvage (1969), jugé comme un des films les plus violents de tous les temps. Impossible de savoir maintenant où se trouve la limite entre le héros et le vilain.

Clint Eastwood est probablement celui qui incarne le mieux cette tendance. Quand il rentre en Amérique après ses succès italiens, plusieurs rôles lui sont proposés dans des films de ce genre : Pendez-les haut et court (1968), Sierra Torride (1970), Les Proies (1970) et Joe Kidd (1972). Puis il passera derrière la caméra pour en réaliser quatre : L'homme des hautes plaines (1973), Josey Wales hors-la loi (1976), Pale Rider (1985) et Impitoyable (1992). Ce dernier est souvent jugé comme le chef-d'œuvre du western crépusculaire.

S'il préfère la dérision à la violence, Mon nom est Personne s'interroge aussi sur la part de la légende dans toutes ces histoires.

Western humanistes

Suivant l'exemple de John Ford et de son dernier film Les Cheyennes, certains réalisateurs vont essayer de réhabiliter les victimes de la conquête de l'ouest et des westerns. Les conflits sociaux entre puissants et simples cowboys ou fermiers avait déjà été évoqués plusieurs fois, bien que partiellement. Restent les Indiens ou plutôt Amérindiens, dépossédés de leurs terres et forcés de vivre dans des réserves.

Le premier western prenant parti pour les Indiens est La flèche brisée en 1950. Mais il avance à rebours de ce que présente l'industrie cinématographique. Comme le sera John Ford en 1964. Ce n'est qu'en 1969 que commence vraiment le mouvement de la Renaissance amérindienne. Il s'agit d'un grand succès d'auteurs issus de différentes tribus. De la littérature, le succès s'exporte et cela offre une tribune aux différentes communautés concernées qui en profitent pour remettre en avant leur passé et leur traditions. En 1973, Marlon Brando refuse l'oscar du meilleur acteur obtenu pour son rôle dans Le Parrain en envoyant une activiste des droits civiques d'origine apache (et en tenue traditionnelle parmi tous les costumes de la cérémonie) lire son discours.

Quand les réalisateurs se glissent dans la brèche, cela donne Little Big Man (1970). L'histoire d'un jeune Blanc adopté par des cheyennes. Pris entre deux mondes, il assiste à la destruction de l'un par l'autre. Un autre grand succès de ce genre est Danse avec les loups (1990) de et avec Kevin Costner. Le résumé est similaire, sauf que le héros découvre les Indiens à l'âge adulte.

Malheureusement, ce genre de raisonnement dépend surtout d'un processus individuel du réalisateur. Et quand il veut développer son film, il se heurte souvent à des producteurs qui préfèrent une version plus classique, qui a fait ses preuves.

Western modernes

En 1971, souhaitant s'écarter de son image de cowboy, Clint Eastwood s'engage dans ce qui va devenir la pentalogie de l'Inspecteur Harry (1971, 1973, 1976, 1983 et 1988). Malheureusement pour lui, la catégorie de personnage dans lequel il se glisse ainsi va rapidement être surnommée comme celle des cowboys. Au cinéma comme dans la vraie vie, cette appellation figurée désigne trois groupes :

Tout d'abord les policiers qui ne se soucient pas forcément des règles et n'hésitent pas à dégainer plus souvent que nécessaire. Comme Harry Callahan. Il y a ensuite les justiciers, ceux qui viennent se venger quand la loi a échoué. Au cinéma, l'archétype est posé avec la pentalogie Un justicier dans la ville (1974, 1982, 1985, 1987 et 1994). Le héros y est incarné par Charles Bronson, qui a connu lui-aussi un grand nombre de rôles dans des westerns (Il était une fois dans l'ouest, Les sept mercenaires...). Et enfin les criminels brutaux et sans foi ni loi, tendance anarchistes. Avec les films d'actions qui deviennent un genre dominant dans les années 80 et 90, les scénaristes puisent de plus en plus souvent dans ces archétypes. Et aussi avec tous les codes qui les accompagnent. Quand il ne s'agit pas totalement d'une transposition à une autre époque.

Quand tous les rivaux potentiels reprennent ces codes qui permettaient de caractériser les westerns, difficile pour le modèle originel de se démarquer. La surenchère d'effets spéciaux là où on visait plutôt la psychologie perturbe les scénaristes. Les nouveaux westerns peinent à se dégager comme Silverado (1985), Mort ou Vif (1995), Wild Bill (1995) et quelques autres... Maintenant, quand Quentin Tarantino réalise Django unchained (2012) et Les huit salopards (2015), c'est le souhait du réalisateur qui importe et non plus le genre.

Côté télé

Si le western semble perdu pour les grands studios de cinéma, après les échecs critiques et ridicules de blockbusterisation qu'étaient Wild Wild West (1999) et Lone Ranger naissance d'un héros (2013), il y a un endroit où le genre prolifère toujours : la télévision.

On peut penser aux différentes séries Lucky Luke, dont une en 1992 réalisée par Terrence Hill. Mais du côté des productions américaines, il semble y en avoir toujours au moins une de programmée. Police des plaines (1955-1975) est l'une des séries les plus longues de l'histoire. Parmi les plus célèbres, on retrouve Au nom de la loi (1958-1961), Rawhide (1959-1965), Lonesome Dove (1989) ou encore Deadwood (2004-2006).

Ici, le genre a exploré beaucoup sans perdre de popularité. Du western de cape et d'épée (Zorro, 1957-1959). Du western "enquête et humour" (Les mystères de l'ouest, 1965-1969). Une sympathique histoire familiale avec peu d'action et de violence (La petite maison dans la prairie, 1974-1983). Du western shaolin (Kung-Fu, 1972-1975, imaginé par Bruce Lee). Du western progressiste et féministe (Docteur Quinn femme médecin, 1993-1998). Et même des histoires pour adolescents (L'épopée du Poney Express, 1989-1992, avec Josh Brolin en James Hickok et Stephen Baldwin en William Cody).

Actuellement, c'est la série Westworld qui tient la place sur HBO. Adaptation du film Mondwest de 1973, il s'agit avant tout d'une œuvre de science-fiction mais dans un décor de western et avec des robots programmés pour réagir comme des cowboys. Avant cela, c'était Hell on Wheels (2011-2016), qui se déroulait durant la construction du premier train transcontinental américain. Et maintenant sur Netflix débarque Godless.

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